Le monde commence aujourd'hui, Jacques Lusseyran
"Quelques semaines plus tard - c’était en plein mois d’août, tandis que, à notre insu, les armées alliées libéraient la France -, je me retrouvai au même endroit. Je m’assis sur le petit mur de pierre qui faisait face à cette longue et étroite construction : les lavabos. Une porte, quelques fenêtres hautes et, dans l’ombre intérieure, une file de grandes vasques rouges (on eût dit du porphyre) surmontées d’un champignon de métal d’où sifflait en panache une eau glacée. C’était là que, chaque matin, à l’instant où les projecteurs de la nuit s’éteignaient au sommet des miradors, nous étions jetés par monceaux, et devions faire notre toilette dans la fumée des corps d’hommes pressés. J’étais sur le mur, au soleil, entre un jeune acteur parisien, un jeune gars effarouché, trop beau, aux mains de fille, et un instituteur bourguignon consciencieux et quelque peu sceptique. Alors je leur dis : « La poésie, la vraie, ce n’est pas de la littérature. » Tous deux...